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Mi agradecimiento al escritor Juan
Goytisolo por recomendar este artículo para su publicación.
Traduit
de l'Espagnol par Jean‑Frédéric Schaub

Le zancarron, une part de viande: Jarret
de bœuf. Plat traditionnel de la cuisine vasque/espagnole.
Un
des dérivés, « zancarron » signifie : os de patte équarri presque
entièrement décharné. En outre, par une intéressante dérive
sémantique,
le mot désigne également un individu de constitution ingrate, vieux,
laid et efflanqué, aussi bien qu'un professeur ignorant.
La
profusion et la quête de reliques ont suscité la création d'un véritable
marché. Dès 1'origine, on dut produire des certificats et des témoignages
appelés « authenticas », où figuraient la description et l'histoire précise
de la relique.
En
retour, la discussion sur I'incorruptibilité des corps saints avait déjà
affecte la figure de Mahomet. Par opposition aux corps parfumes des
martyrs, le cadavre du « faussaire » avait connu une fin plutôt minable.
Le « Zancarron » est la seule partie
du corps de Mahomet qui est conservée,
le reste ayant disparu, caché par ses disciples ou, mieux encore, avalé
par la terre, c'est‑à‑dire parti droit en enfer.
Le « zancarron » serait un accessoire
supplémentaire, la
relique indispensable, 1'image forcement adorée par les mores.
Boiter
est donc un vice en soi (Dictionnaire de Covarrubias), une faute grave
dans le contexte d'une culture humaniste qui valorise la perfection du
corps.
Jurer
sur le Prophète, promettre sur quelque chose de sérieux, était
indispensable pour les «Abencerrajes» et « Abindarraez ».
Le
titulaire de I'os ingrat, « zancarron » lui-même, tend aux faux pas et
fait divaguer celui qui suit sa doctrine et sa personne. Le terme «
zancarron » rend compte a la fois du défaut physique et de la perversité
: il désigne simultanément la claudication et la faible intelligence
d'un maître es Sciences et Arts.
Mahomet est le « zancarron »
lui-même : par une sorte de
pirouette boiteuse, ce détour du sens trahit le caractère malintentionné
du prophète. Notre échassier trébuche sans doute; mais il entrave aussi
le pas de simple marcheur, pourtant mieux doue que lui par nature.
Le
zancarron, bras ou jambe, os ou idole, est une réalité : quelque part il
existe. De lui émane la noire lumière du contre‑savoir.
« El brazo
incorrupto de la santa », la main sûre de celle que Dieu même inspirait
dans ses écrits, s'oppose a celle de I'imposteur, le secrétaire de 1'Antechrist.
Lorsqu'on
évoque le zancarron, ceci est essentiel, on fait un jeu de mots saisi de
tous, sur l'Islam en genéral mais aussi sur quelque affaire quotidienne.
Souligner la richesse du terme, c’est chercher à
dessiner le réseau de significations qui le traverse.
Dans 1'espace «
interclassiste » du « corral de comédies » (théâtre espagnol en
plein air), le dramaturge doit régaler tous les publics. Le zancarron
appartient a un monde ou les reliques ont une efficacité magique au
quotidien. Le zancarron fait converger, par acculturation, tous les
ressentiments antimusulmans. Mais le zancarron c'est aussi une réflexion
sur l'Autre, exclu et présent dans la société du Siècle d'Or.
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« Et erit sepulchrum eius gloriosum. »
Unos
hombres (los moros) son azules y colorados/ que viven por despoblados/ y
adoran el zancarrón. »
Lope
de Vega, Los Porceles de Murcia
« Certains hommes (les mores) sont
/ bleus et rouges./ Ils vivent dans le désert
et adorent. le Zancarron. »
Jarret
de bœuf, illustre relique, bras du Prophète paré des pierreries, faux
pas malheureux d'un boiteux illettré, tout cela à la fois, le «
zancarron » de Mahomet reste mystérieux. Cet article prétend retrouver
la recette du bouillon qu'on préparait avec cet os.
Lorsque
Cervantès cherchait un nom pour son héros Sancho, il hésita entre
Sancho et « Zanca » (patte) :
« Junto a
él estaba Sancho Panza, que tenía del cabestro a su asno, a los pies del
cual estaba otro rétulo que decia : Sancho Zancas, y debía de ser que
tenía a lo que mostraba la
pintura, la barriga grande, el talle corto y las zancas largas, y por esto
se le debió de poner nombre de Panza y de Zancas, que con estos dos
sobrenombres le llama algunas veces la historia ».
Auprès
de lui était Sancho Pança qui tenait son âne par le licol, au pied
duquel y avait un autre rouleau qui disait : Sancho
Zancas, et devait être qu'il avait, à ce que la peinture montrait,
le ventre grand, la taille courte, les jambes grêles, et pour cette
occasion on lui donna le nom de Pança
et Zancas, car 1'histoire le nomme quelquefois de ces deux surnoms.
Les
deux termes, populaires, renvoyaient par jeu de mots a 1'animalité. Le
calembour, adressé au vulgaire et vulgairement repris par lui, jouait sur
un vaste registre sémantique dérivé de la racine zanc.
Mot
d'origine floue, commun aux langues romanes, excepté le français, le rhétique
et le roumain, zanca est même
présent dans la langue basque (ce qui a élargi 1'éventail des hypothèses
étymologiques). Corominas définit le terme, attesté en bas latin, comme
un soulier haut, à semelle de bois, à la façon des cothurnes. De là
viendraient « zanca » (patte), « zancos » (échasses), « zancudo » (échassier), et peut-être même « chancla »
(soulier éculé) et « chanquleta » (savate).
Un
des dérivés, « zancarron » signifie : os de patte équarri presque
entièrement décharné. En outre, par une intéressante dérive sémantique,
le mot désigne également un individu de constitution ingrate, vieux,
laid et efflanqué, aussi bien qu'un professeur ignorant (ce dernier sens
a mieux survécu en Amérique que sur la péninsule).
Entre
1550 et 1650 le « zancarron » fut employé pour decrire un ensemble de
reliques du Prophète Mahomet, adorées à La Mecque, disait‑on. On
a parlé d'un bras, d'une jambe ou d'un soulier, tout à la fois. Cet
imaginaire génère un jeu de significations, parfois contradictoires
entre elles, rebondissant à travers le théâtre et la poésie. Au XVIIIe
siecle encore, le Diccionario de
Autoridades propose la même définition; on retrouve même sa trace
dans certaines « romances » d'aveugles recueillies par le professeur
Caro Baroja, comme par exemple Celinda y don Antonio Moreno (1729).
Au
XIX siècle, en dépit de la réactualisation française de l'Orientalisme,
le terme ne réapparaît pas : il est absent de la langue française et ne
saurait être emprunte à 1'espagnol. Depuis deux siècles, la
confrontation avec 1'Islam s'étant atténuée, le mot perdit de sa
dimension religieuse, sans pour autant se débarrasser de toutes les
significations acquises en cours de route.
Le
« zancarron » relique du Prophète
Pour
les Espagnols du premier XVIIe siècle, il était difficile, voire
impossible, de penser un monde sans relique. La spiritualité baroque se
caractérisait par deux grandes tendances concurrentes : d'une part un
mysticisme hermétique, tout en énigmes et en symboles, à 1'usage de
quelques élus, d'autre part le renouveau missionnaire tridentin visant a
la renaissance de la religiosité « populaire », à travers une
propagande brutale et sensuelle, faite d'images, de retables, de
processions, de reliques.
Lorsque
le prêtre baisait 1'autel, l'acte physique prenait une dimension
spirituelle. De même, le simple peuple pouvait s'élever grâce aux artas
ou estadales (reliquaires ou médaillons) que les moines bénissaient
et accrochaient, dans les sanctuaires, au cou des dévotes et des béates.
A leur ceinture pendait aussi le muelle,
objet décoratif composé de plusieurs reliquaires et de listes des
saints des bréviaires. On parle également du tahali,
écran de cuir où l'on serrait reliques et prières. .
Ainsi
la sensibilité baroque sur le plan catholique engendre un double
processus de démocratisation de la spiritualité, mais aussi une défense
de 1'immobilité hiérarchique et doctrinale.
II
s'agissait bien de rituels et d'objets matériels à voir ou à toucher,
à porter sur soi, à vénérer : en eux se rejoignaient 1'acte collectif
de la fête ‑ définitivement confisqué, contrôlé et réglementé
‑, et l'expérience individuelle d'un parfum d'éternité. Peu
importe que ce contact fût assuré par une page d'un livre sacre, le
regard d’une vierge, un lambeau d'habit sacerdotal ou pour le bras
intact d’une sainte conservé au creux d’une niche surabondamment décorée.
La
profusion et la quête de reliques ont suscité la création d'un véritable
marché. Dès 1'origine, on dut produire des certificats et des témoignages
appelés « authenticas », où figuraient la description et l'histoire précise
de la relique. Les falsifications, bien entendu, étaient légions car les
monastères, les cathédrales, les paroisses et même les ermitages et les
chapelles particulières se disputaient la possession de ces bribes de
sainteté.
Sainte
Thérèse offre un exemple complexe de dépècement d'une sainte dépouille
par ses contemporains : « Le bras qu'on vénère a Albe, dans un précieux
reliquaire d'or, fut arraché par le P. Gregorio Nacianceno, lorsqu'on déterra
le corps saint pour le transférer au couvent d'Avila, neuf mois après sa
mort. C'était, dit‑on, pour offrir une consolation à la maison
d'Albe. On 1'a placé sur un superbe piédestal formant une sorte de V,
les deux os reposant sur le coude. Le père Gracian avait découpé la
main gauche avant que le père Gregorio Nacianceno n'eut arraché le bras.
Sur les deux os on peut voir une peau parcheminée et un reste de chair séchée,
comme salée... Le cœur se trouve dans un cylindre en verre 6pais et
transparent, ouvert en son sommet, car il s'est brise comme si les feux
mal éteints de I'amour divin avaient continue a y brûler. Le cylindre
repose sur un superbe socle en argent dore décore de pierres, comme son
fermoir. Le docteur Sanchez déclara avoir remarque sur la partie supérieure
de 1'organe une blessure horizontale, étroite, longue et profonde,
provoquée par un objet tranchant, petit et dur; sur les bords de la plaie
il a distingue des marques de brûlures. Depuis cent cinquante ans et
trois siècles après 1'evenement, les pèlerins peuvent vérifier par eux-mêmes
1'exactitude de cette d6claration. Le 26 mars 1726, sur la foi de cette
information canonique, le Saint-siège a institue une fête de la
transverbération le 27° jour du mois d'août ».
Tout
objet utilise ou simplement touche par un saint était considéré comme
une relique. Un sanctuaire n'était pas digne de ce nom s'il n’en possédait
pas une collection. La reforme catholique, dans son effort de propagande,
insistait sur le culte des reliques au point qu'on dut réprimer certains
excès. La littérature a laissé des témoignages de nombreux miracles liés
à la présence de reliques. Nombreuses sont les églises qui passent
commande a Rome de ces éléments centraux de la liturgie tridentine, si
elles en sont encore dépourvues.
Sebastian
de Covarrubias, en 1606, définissait les reliques comme « des fragments
d'os de Saints, ainsi appelés parce qu'on les trouve en faible quantité,
sauf lorsque les Pontifes concèdent à quelque Prince le corps entier de
quelque Saint ». Cette définition traduit la volonté naïve
d'accumulation de ses contemporains. De plus, en altérant 1'etymologie du
terme, au demeurant reprise dans le Diccionario
de Autoridades, il
met 1'accent sur la confusion des rôles économique et spirituel joués
par Rome.
Le
même dictionnaire insiste sur I'ordre de préférence qui relègue au
second plan les oeuvres, les vêtements ou les objets personnels des
saints, au bénéfice du corps : « insignes reliques sont la tête, le
bras ou la jambe d'un saint ». La dépouille a ses morceaux de choix. Le
culte des reliques a beaucoup affecte ce qu'on a appelé les traditions
populaires. Son parfum se retrouve dans l’art des desserts et des
confiseries : diverses sucreries nommées « osselets de saint » offrent
une cocasse version anthropophage de ce phénomène.
Zancarron
: image ou relique?
En
retour, la discussion sur I'incorruptibilité des corps saints avait déjà
affecte la figure de Mahomet. Par opposition aux corps parfumes des
martyrs, le cadavre du « faussaire » avait connu une fin plutôt minable.
Blas Verdu dans Engaños y desengaños del tiempo (1612) fait un résumé des différentes
versions de la mort du Prophète, apparues depuis les débuts de 1'Islam.
II suit 1'interpretation de saint Jean Damascène, de saint Euloge et
d'Euthyme. La longue tradition de la polémique antimusulmane, à laquelle
1'auteur se réfère, milite contre la croyance de la montée de Mahomet
au ciel.
Ses
disciples, après une vaine attente, finirent par dédaigner son corps.
Evidente allusion christologique inversée :
Restée trois jours sans inhumation, la dépouille du faux prophète
était dévorée par des chiens attires par 1'odeur de sa corruption. Ses
fidèles, honteux de 1'immonde charogne quelque peu rognée, cachèrent
les restes. De là naîtrait la légende de 1'ascension au ciel. En retour,
« pour célébrer le souvenir, chaque année, ils tuaient beaucoup de
chiens ».
La
main de Fatima, motif présent dans tout 1'Afrique du Nord, peut être a
1'origine de I'assertion de Damian Fonseca (1612) et Pedro Aznar Cardona
selon laquelle les morisques adoraient l’Ampsa,
ou main de Mahomet. Reste a savoir comment 1'on passe d'une extrémité
au membre tout entier. Et puis le Zancarron était‑il une jambe ou
une main?
La
définition concrète du ‑ Zancarron » est : « os de patte équarri
presque entièrement décharné ». Lorsque la confiance règne, vous prêtez
la main et on vous prend le bras : c'est I'idée que les chrétiens se
faisaient des morisques. Ensuite le transfert d'un membre a 1'autre est
facile s'agissant d'animaux, dont on sait qu'ils ont des pattes.
Ainsi,
Marcos de Guadalajara y Xavier, dans Prodicion
y destierro de los moriscos de Castilla (1614), dit : « …en outre,
les Mores d'Espagne, d'Afrique et de Berbérie (comme les Morisques l’ont
souvent avoue devant le tribunal de la foi) ne vénèrent ni n'honorent
toute la personne de Mahomet mais son seul " Zancarron " : c'est
un bras qu'ils décorent, chacun selon ses possibilités, de pierreries,
de bagues et de toutes sortes de richesses ».
11 s'agissait donc d'une
sorte d'idole adorée par les musulmans, a 1'image de la statue décrite
par Gonzalo de Cespedes y Meneses dans le conte ‑ El Mahomita de Oro
„ tiré du Soldat Pindare (1626). Les
romances s'en sont fait 1'echo
«
Ni tengan ninguna imagen/ si no
fuere de Mahoma.»
(«
Qu'ils n'aient aucune image/ Si ce n'est de Mahomet »)
Une
autre tradition médiévale, très en vogue, se fondait sur la légende de
la pierre Iman (aimant). Selon des avis autorisés qui provoqueraient de vives
polémiques scientifiques, la sépulture de Mahomet reposerait en l’air,
soutenue par la seule force d'attraction de deux pierres aimantées. Le Voyage
de Turquie, au milieu du XVIe siècle, parle uniquement d'un soulier
qu'on appelle « isaroh » ou « tsaroh » selon Georgievits.
On
rapprochera ces deux termes de la racine ‑ zanc » qui renvoie également
a soulier ou a jambe. Cette interprétation est la plus généralement
retenue. Lope de Véga y fait allusion dans la comédie El
Cuerdo loco, El Alcalde Mayor et Los Martires
de Madrid
Pide
las piedras que están/ sustentando el zancarrón,/ de
pintado jaspe imán.
(Réclame
les pierres/ Qui soutiennent le « zancarron »/ Jaspe colorée aimante).
En
outre, le « Zancarron » est la seule partie de son corps qui est conservée,
le reste ayant disparu, caché par ses disciples ou, mieux encore, avalé
par la terre, c'est‑à‑dire parti droit en enfer.
La
légende sur Mahomet, reprise par les écrivains jusqu'à Quevedo, raconte
que le Prophète était boiteux. Lorsque le démon entraîna ses restes,
il était normal qu'il n'emportât pas sa jambe arrachée (détail
emprunte aux histoires de boiteux maudits). Lope de Véga crée une
variante du même thème dans Los esclavos libres :
Paje
3 ‑ Enamorado dicen que andaba este bestial profeta de una judía, y
el marido y padres cogiéronlo entre puertas como a perro y dieronle
paliza temeraria; viéndole muerto, hiciéronle pedazos, reservando una
pierna y la cadera, rogando a la judía que dijese . que una noche, gozándola,
se había subido al cielo, y que ella, por tenerle, le asió de aquella
pierna, que, en reliquias le dejó, y se llevó lo más del cuerpo; creyéronlo
los moros, y escapáronse de ellos con este engaño, los judíos; entre
piedras imanes la pusieron, cuya virtud la tiene y la sustenta, aunque
ellos piensan que es milagro.
Amoureux,
dit‑on, tomba le bestial prophète/ d'une juive. Le mari et !e pêre/
le surprirent entre deux portes comme un chien/ et le battirent
d'importance./ Le voyant mort, ils le mirent en pièces,/ préservant la
jambe et la hanche,/ ils demandèrent a
la juive de raconter/ qu'une nuit,
abusant d'elle, il était/ monté au ciel et qu'elle, pour le retenir/ lui
arracha cette jambe comme reliquat/ et le reste du corps disparut./ Les
mores la crurent et par cette ruse, les juifs/ échappèrent a leur, vengeance./ Ils placèrent le membre entre deux pierres aimants
dont la force le retient et I'élève. Mais, eux, ils y voient tin
miracle. »
Au
total, nous avons : un sépulcre vide, une dépouille escamotée, et une
main ou une jambe mystérieuses. Les enquêteurs chrétiens, partant de
ces indices, allaient forger et populariser le plus extraordinaire motif
de I'imaginaire antimorisque. Certains morisques même, après avoir subi
la question, confirmaient les faits devant 1'Inquisition, comme dans le
cas de la acusacion y sentencia del
proceso contra Francisco de Espinosa, morisco de El Provencio (Cuenca) en
1561‑1562.
Le
Zancarron joue le rôle de
relique indispensable, preuve matérielle de la trahison morisque.
Logiquement, les musulmans sont 1'image inverse des chrétiens qui ont
tine Eglise de vérité, des dogmes et des reliques. Et même, certains
polémistes partisans de 1'assimilation créditent I'Islam d'une
caricature de sainteté et d'une vaine tentative d'imitation des
institutions chrétiennes.
L'essentiel,
dans les deux cas, demeure qua le chrétien ne peut atteindre 1'autre sans
1'assimiler a sa propre réalité. Bernardo Pérez de Chinchón dans son Antialcorano
(1532) avait défendu I'idée de l'universelle nécessite qu'iI existe
des églises, des moines, des nonnes, des prêtres, des dîmes.
Les
morisques, selon les polémistes, disposeraient d'un encadrement clérical,
les « alfaquies » (véritable obsession de ces auteurs). En outre,
suivant leurs dépositions devant 1'Inquisition, ils auraient des évêques,
des cardinaux et un papa dispensateur d'indulgences. Jaime Bleda, dans sa Coronica
de los moros de España (1618), raconte comment le Saint-père
morisque « promulgue les grâces, comme on fait des bulles, avec un droit
de 24 réaux ou moins. Les indulgences en question permettent aux
morisques d'épouser leur propre soeur et d'avoir jusqu'à sept femmes ».
Selon
ce schéma, le « zancarron » serait un accessoire supplémentaire, la
relique indispensable, 1'image forcement adorée par les mores. Mais la
richesse de contenu du zancarron ne se résume pas à ce bras de Mahomet, ni à la charge
de mépris que manifeste son assimilation a un os de vache maigre et décharnée,
symbole, dans le registre de la boucherie, de pauvreté, de vieillesse et
de déchéance.
La
salaison mahometane
Bien
sûr, la présence de zancarron en
vitrine, loin de refléter la prospérité, fait plutôt mauvais effet.
Diana, héroïne de Boba para los
otros, discreta para si, le situait a La Mecque « ou le jambon sale
du Prophète est pendu ». En dépit de sa complexité et de sa subtilité,
1'image est d'usage courant. Lope de Vega peut s'en servir comme clin d’œil
compris du parterre qui, sinon, sifflerait la saillie.
Et
lorsqu'on cherche a donner une définition naïve, vivace et cocasse de
1'Islam dans la bouche d'un enfant, comme dans Los
Porceles de Murcia on entend : « Certains hommes (les mores) sont
bleus et rouges, ils vivent dans le désert et adorent le zancarron ». En
quelques mots, Lope résume tout ce qu'il faut savoir sur les mores :
bleus (couleur de mort), rouges (couleur d'enfer), nomades endurcis sans
civilité et adorateurs d'une relique bizarre.
Pour.
autant, les sources de cette construction alambiquée n’ont rien de très
populaire. Tout au contraire, on voit là la fortune d'une diversité de
sources cristallisées autour d'un terme approprie, même s'il fut
toujours impossible d'en fixer la définition académique. Dans son
acception vulgaire, un lieu commun peut devenir le lieu ou convergent les
détritus sémantiques les plus hétérogènes.
La
claudication de Mahomet
Les
diables boiteux, clopinants et bancroches traversent la littérature du Siècle
d'Or, depuis Vélez de Guevara jusqu'à Quevedo. Ce dernier, dans ses
visites oniriques aux enfers, fait de la claudication et de la négritude
les caractéristiques physiques de la tribu luciférine; et le Prophète
lui-même boite. Suivant la figure mythologique du forgeron Vulcain, la
tradition veut que les hôtes obscurs de 1'Hades sautillent entre
chaudrons et foyers. Les vers de José de Villaviciosa en La
Mosquea (1615) démontrent que le souvenir littéraire demeure vivace
«
Oyó el mensaje el negro herrero, y brama,
Porque
!a pierna coxa entonces tenga,
De
manera que no pueda tan presto
ver
de su Rey el formidable gesto ».
«
Le noir forgeron entend le message, il hurle, sa jambe de boiteux I'empêche
de se tourner aussi vile qu'il le voudrait pour voir de son roi le geste
formidable. »
Boiter
est donc un vice en soi (Dictionnaire de Covarrubias), une faute grave
dans le contexte d'une culture humaniste qui valorise la perfection du
corps. Les descriptions des êtres qui échappent au canon renaissant de
1'harmonie appartiennent à une littérature de la bizarrerie. Pour une
part, il s'agit d'une réaction contre 1'idealisation poétique par
contrepoint « réaliste ». Du même coup, on réactualise cette même
vision en associant vices moraux et défauts physiques. Le boiteux, par
exemple, ne peut suivre un droit chemin, avec ses raisonnements tordus;
comment sérait‑il sympathique, lui qui trébuche comme un sot sur
le moindre obstacle avec sa démarche incertaine. Etre boiteux c'est tout
un caractère.
La
patte folle, la folle humeur sont bien humaines et ne renvoient pas nécessairement
à I'amputation. Le faux pas (« zancajada ») c'est la fonction
historique du Prophète, coupable de détournement, boiteux qui dessina la
route de 1'erreur.
Jurer
sur les os du Phophete
On
ne s'étonnera pas si les musulmans, dans les revers, maudissent Mahomet
et son zancarron. Ainsi dans la
comédie San Diego de Alcalá ou Ya
anda la de Mazagatos
TRONERA
‑ Cáscaras.
LOS
VILLANOS ‑ ¡ Mueran los moros !
¡ Viva Castilla la Vieja!
(Vencen
los villanos)
TRONERA‑
¡Que zurra que anda, señores !
¿Quien me metio en esta guerra,
abogado de los moros,
sino el zancarron de Meca?
(Tronera
: Sapristi! / Les vilains : Mort aux Mores! /
vive
la Vieille Castille ! / Tronera : Quelle mêlée, mes
seigneurs!
/ Qui donc m'a lancé dans cette guerre? /
C'est
l’avocat des Mores / le zancarron de La Mecque)
Jurer
sur le Prophète, promettre sur quelque chose de sérieux, était
indispensable pour les «Abencerrajes» et « Abindarraez ». Après le
Coran, divine parole, les os de Mahomet étaient l'objet le plus sacré
sur lequel on pouvait jurer. Ainsi le « Miles Gloriosus » musulman
devait jurer à tour de bras. Le « zancarron » va jouer ce double rôle
comme les reliques des chrétiens. C'est 1'equivalent de la sépulture de
Saint Jacques (Santiago de Compostela).
Du
caractère péjoratif du mot « zancarron » découlent deux types de
serments. Les personnages que 1'auteur a fait « hidalgos »
incontestables, même s'ils sont mores, pour éviter de' prononcer «
zancarron », jurent par euphémisme sur les os du Prophète :
ALCAIDE‑
Conocíle en las armas, y te juro
por los huesos que Meca en honor tiene,
que derribaba moros con la espada
como el que siega con la hoz espigas.
(La
Campana de Aragon, Lope de Vega 25).
(Le
chatelain : je I'ai connu au combat, et je te jure / sur les os qui sont
I'honneur de La Mecque / qu'il fauchait les Mores avec son épée / comme
on cisaille les épis à la faucille.)
Le
boufon, lui, fera un serment sur le « zancarron ~, comme dans El Primer
Fajardo
ZULEMILLA
‑ Dar Mahoma el que mereza
que
a fe de moro hidalgo,
que
servirte con más veras
que
no aquel potro beliaco
que
estar cançaron en Meca.
(Zulemilla
: II faut rendre de Mahomet son du / mais
foi
de More Hidalgo /moi je to servirai très fidèlement/
plutôt
que cette méchante rosse/ qui fait le zancarron
à La
Mecque.)
A
1'evidence, la seule évocation du « zancarron » provoquait I'hilarité
du public. De toute façon, dans les deux cas, le serment était invalide
par nature. Le primat accorde au serment chrétien ne fait pas de doute :
1'infidelite ôte toute foi au serment. En fin de compte, aucun infidèle
ne tient parole, sauf s'il s'agit d'un chrétien revêtu de la défroque
morisque.
Mahomet
: le professeur ignare
Le
titulaire de I'os ingrat, « zancarron » lui-même, tend aux faux pas et
fait divaguer celui qui suit sa doctrine et sa personne. Le terme «
zancarron » rend compte a la fois du défaut physique et de la perversité
: il désigne simultanément la claudication et la faible intelligence
d'un maître es Sciences et Arts. Le Diccionario de Autoridades rapporte que : « Métaphoriquement le
terme s'applique au professeur de Sciences au savoir limite ou a
l'intelligence courte : au zancarron la substance de la chair fait défaut,
au maître ignare celle de ses facultés.
Le
glissement se fait au pas de 1'echassier : il trébuche, se trompe' et
s'emmêle les panes : un véritable zancarron!
Pour
une fois, le trait est dirige contre le mauvais maître ignorant, pédant
et inepte et non contre 1'eleve sot et borné. Le ton est donne, une fois
encore par Mahomet et son escouade de boiteux. Ce cuisseau moisi ne peut
guère renvoyer a la jeunesse des étudiants : cet os zancarronien, maigre
et éthique tombe sous 1'empire du « Domine Cabra » (archétype du
professeur ignorant). Quevedo a réfléchi sur le lien qui unit stupidité,
vieillesse et décharnement. Ainsi dans un de ses innombrables poèmes sur
les vieillardes.
Vieja amolada y buida,
cecina con aladares,
pellejo que anda en chapines,
por carne momia se pague...
Vieja blanca a puros moros
Solimanes y Albayaldes,
vestida sea el Zancarron,
y el puro Mahoma en carnes.
(« Vieille femme, adentée, émaciée, / toute sèche et demi‑chauve,
/ vieille peau en escarpins/ vos chairs sont momifiées... Vieille
blanchie de poudre more/ Solimanes y albayaldes,/ parée comme un
zancarron/ portrait crache de Mahomet)
Mahomet,
faux prophète, trompeur et drôle, c'est le maître inculte par
excellence. Au cours de ses traversées caravanières, il a ramasse des
bribes éparses des religions juive et nestorienne, auxquelles il a ajoute
quelques éléments chaldéens et manichéistes. Quand le nomade ignare
rentre chez lui, la cervelle retournée par 1'epilepsie ou « gota coral
» qui 1'obnubile, son esprit ténébreux brasse toutes les doctrines.
Les
chroniqueurs se demandent même, depuis saint Jean Damascène, s'il ne
cherche pas sciemment a déformer ou à simplifier à 1'extreme toutes ces
doctrines à 1'usage « du simple et béat peuple arabique ».
Du
coup, Mahomet est le « zancarron » lui-même : par une sorte de
pirouette boiteuse, ce détour du sens trahit le caractère malintentionné
du prophète. Notre échassier trébuche sans doute; mais il entrave aussi
le pas de simple marcheur, pourtant mieux doue que lui par nature.
En brodant sur ce thème,
on voit bien que le déchu tend a provoquer la chute de 1'autre. Gonzalo
de Berceo remarquait que le démon, déchu par excellence et boiteux par
tradition, était la préfiguration naturelle de Mahomet 1'Antechrist.
« Sennora
benedicta, reina acabada,
por
mano del to fijo, don Christo coronada,
líbranos
del Diablo, de la su çancajada
(«
Mère bénie, reine de perfection,/ par la main de ton fils Don Christ
couronnée,/ délivre‑nous du Diable et de ses croche-pieds »).
Le
prophète, docteur en tromperies, malfaiteur, archimandrite de faussetés,
c'est la meilleure école pour escrocs. Cet homme a trompé les Mores: le
fait se reproduirait si I'on s'avisait de le suivre encore. C'est peut-être
la 1'origine du mot portugais « sancarrao » (imposteur) qui, selon
Corominas, apparaît dans I’œuvre de Pantaleao d'Aveiro, a la fin du
XVIe siècle.
La
figure de médecin, auquel on confie naïvement sa santé, celle du corps
renvoyant à celle de 1'esprit, est un lieu commun littéraire présent
depuis le Viaje de Turguia jusqu'à
Quevedo
Miralo
doctor amigo,
así
a poder de recetas
ganes,
matando a los moros,
por
zancarrdn, honra en Meca.
Quevedo.
(«
Prends garde docteur, mon ami, / à force de médications / en condamnant
les Mores en véritable « zancarron », tu seras a l’honneur à La
Mecque. »)
Le
médicastre burlesque est à bonne école avec Mahomet; le personnage de
Lope de Vega, Feliciano, s'en aperçoit vite dans Viuda, Casada y doncella :
HAQUELME
‑ Médico sin duda es.
CELIO
‑ Y agora !a borla
toma
graduado
por Mahoma.
(un
momento después)
CELIO
‑ ¿Cómo has de curar la mora ?
FELICIANO
‑ Encomendándola a Dios
cuando
la mano le ponga.
Ya
soy doctor confirmado.
CELIO
‑ ¿Por donde tienes la borla?
FELICIANO
‑ Por la gran casa de Meca
y
el zancarron de Mahoma.
(Haquelme
: il est médecin, pas de doute./ Celio : Et
voilà son
grade/ il l’a reçu de Mahomet./ (Plus tard)
Celio
: Comment vas‑tu soigner la More?/ Feliciano:
En
!a recommandant a Dieu/
lorsque je lui imposerai
la
main./ Je suis docteur consommé./ Ceilo : D'où
tiens‑tu
ton grade?/ Feliciano: De la grande Maison
de
La Mecque / et du zancarron de Mahomet)
Le
zancarron, objet réel
Pourquoi
accorder tant d'importance au statut de relique qu'a revêtu cette jambe
momifiée? On y insiste à dessein c'est, en fait, le cœur du débat.
Le
zancarron, bras ou jambe, os ou idole, est une réalité : quelque part il
existe. De lui émane la noire lumière du contre‑savoir. Lorsqu'on
en parle, il ne s'agit jamais d’une notion abstraite. Tout au contraire
le zancarron est palpable et visible; en fait on aimerait bien qu'il le
fut. Partant de son succès, il tombe forcement dans le discrédit et
devient 1'objet de plaisanteries. Sans un zancarron réel, point de
zancarron de Mahomet.
Le
zancarron en Espagne
La
constitution de 1' « esprit espagnol » se caractérise par le transfert
sur la péninsule Ibérique du théâtre des évènements clefs de 1'histoire
de 1'humanite. Et parler histoire au Siècle d'Or c'est encore parler de référents
bibliques.
Gregorio
López Madera, en Excelencias de la monarquía y reyno de España, raconte que le
castillan ‑ ou espagnol, avant le déluge était une des langues du
chantier de Babel, proches de 1'hcbreu. II ne faut donc pas s'étonner de
la précocité et rapidité de 1'evangelisation du pays. A cette fin, les
disciples de saint Jacques étaient venus avec sa dépouille. Pour
rivaliser avec la dignité du siège archiépiscopal galicien, la
Tarraconaise découvre la venue, de son vivant, de saint Paul, et
I'apparition de la Vierge du Pilier de Saragosse.
Si
le premier Chrysostome de la Chrétienté avait visite la péninsule,
pourquoi la langue vipérine de 1'heresie ne s'y se serait‑elle pas
attardée? Séville revendique 1'honneur d'être le théâtre de « ce
grand détournement ». Saint Isidore 1'emportera en expulsant le Prophète
de la terre sacrée : celui-ci ruminera sa vengeance et ses disciples 1'appliqueront
durant huit cents ans.
La présence
physique du Prophète sur la péninsule rend possible 1'existence d'une
trace laissée par sa retraite déshonorante. Le zancarron serait un témoin
pieusement conserve par les morisques et son existence reconnue devant les
tribunaux de 1'Inquisition. Dans ce cas précis, il est question de la
main ou du bras, le membre qui écrit, puisqu'il s'agit du transcripteur
de la Parole. Ce bras, double de celui de sainte Therese, jouit d'une
curiosité particulière au moment précis ou la canonisation de la sainte
devient une affaire d'Etat.
« El brazo
incorrupto de la santa », la main sûre de celle que Dieu même inspirait
dans ses écrits, s'oppose a celle de I'imposteur, le secrétaire de 1'Antechrist.
Le
bouillon du aancarron
Un
mot chargé de signification peut en perdre ou peut la gauchir par coïncidence
phonétique avec d'autres mots par voisinage de sens ou similitude de
fonctions dans des énoncés rapprochés.
Bien
plus : si un mot « a » s'apparente par le son a un mot
« b » et que ce dernier se rapproche, par le sens; d'un mot « c
», on peut voir s'établir une relation du sens entre « a » et « c »,
allant jusqu'a la confusion. Un exemple de cette transitivité :
l'identification de « zancarron » et « zangano » (parasite) attestée
par Torres Villarroel, dans ses œuvres (1752), apparaissait déjà dans
la Agricultura Christiana (1589) de
Fray Juan de Pineda
PHILOTlMO ‑ Principe no to mates por pocas cosas, sino contempla esta
presencia del señor
Polycronio más derecha que el derecho civil, y más enxuto que un
arenque, con aquellos arreboles del rey Almanzor; que no se me representa
sino que acaba en este punto de llegar a la romeria de la casa de La Meca,
de adorar al zangarrón de su pariente mayor Mahoma.
(Philotime
: Prince, ne t'en fais pas pour si peu, regarde plutôt le seigneur
Polyandros plus droit que le droit civil, plus saur qu'un hareng, avec sa
barbe taillée à la
Al‑Mansur; il ne vient pas me voir car il rentre tout juste d'un pèlerinage
au temple de La Mecque où l’on adore le « zangarron » (entre «
zancarron » et pique-assiette) de son grand frère Mahomet)
A
Salamanque, province de Torres Villarroel, on se sert encore du mot «
zangarron » : c'est le « moharracho » personnage grime et grotesque qui
se male aux danses des « fiestas ». De même le gaillard trop grand, dégingande
et insouciant se dit « zangon », et le maladroit (patoso) impertinent et
disgracieux se dit aussi « zangano ».
Sur
le long temps, le mythe de Vulcain reste vivace boiteux artisan des
profondeurs, vil et mécanique dans 1'idee du XVIe siècle, trompeur par
nature comme 1'on sait depuis ses noces adultères avec Venus, a la barbe
de Jupiter.
Vulcain
a une face noiraude de forgeron : trait secondaire pour les Anciens mais
qui acquiert alors une importance capitale. Il serait une préfiguration
des démons boiteux et scandaleux, pleins de vivacité et de malice a 1'heure
d'attaquer les bonnes mœurs et de damner les hommes. Sur un temps plus
court, celui de la mémoire historique, dans l'affrontement Islam ‑
Chrétienté, 1'Espagne drapée dans sa catholicité est en première
ligne face au Turc. Le roi d'Espagne l’est aussi de Jérusalem, ancien
centre du monde, avant que la Castille ne lui ravisse ce titre. Le
Zancarron est un élément du conflit, une relique opposée a cette autre
relique universelle qu'est Jérusalem, comme le montrent Pedro de Escobar
Cabeça de Vaca, dans Luzero de Tierra Santa y Grandezas de Egipto y Monte Sinaí et
Fernandez de Heredia dans Mesón del
Mundo. De mémoire d'homme, temps de I'anecdote, la popularisation du
zancarron mahométan coïncide avec ]'expulsion des morisques de 1609. La
vile extraction de Mahomet, son office de muletier, son goût pour les
raisins secs et le couscous achèvent d'équarrir ce zancarron, malheureux
os a bouillon. « J'arrivai dans
un coin oh un homme solitaire et très sale était assis; il lui manquait
un talon (" zancajo "), le visage couture, des clochettes autour
du cou, fiévreux et blasphémant ». « Qui es‑tu toi le pire
d'entre les méchants, lui demandais je? », « Moi, répondit‑il,
je suis Mahomet ». « Tu es le plus méchant homme du monde, lui dis je.
C'est toi qui as entraîné le plus d’âmes ici-bas ». « Je
soufre de tout, dit‑il, tandis que les malheureux Africains adorent
le zancarron, ce talon qui me manque ». Ainsi, Quevedo fait‑il
parler Mahomet dans Las zahurdas de
Pluton
Lorsqu'on
évoque le zancarron, ceci est essentiel, on fait un jeu de mots saisi de
tous, sur l'Islam en genéral mais aussi sur quelque affaire quotidienne
comme un cosmétique a la mode appelé ‑ Soliman ‑.
A UNA AYUJER AFEITADA
soneto
»Arrebozas
en ángel castellano
el
zancarron que Meca despreciara.
Liquido
galgo, huye como jara,
y
entrate en la botica de un marrano.
»A
hermosura que está en algarabía,
el
Alcoran se Ilegue a requebralla
tez
otomana es asco y herejia.
(«
A une femme poudrée », sonnet: Tu, caches sous l’aile de l’ange
castillan / le zancarron que La Mecque méprise / Crème qui file comme lévrier
ou javelot/ jusqu'à la boutique de quelque marrane./ L'on arrive au beau
charabia / Du Coran à force de louange : la peau ottomane c'est dégoût
et hérésie.
La
confusion du zancarron et de 1'Empire Ottoman est lié à 1'actualité du
conflit. Quevedo attaque les vantardises de la Cour madrilène et montre,
par cette image, combien les courtisans serviles et les secrétaires
corrompus le cultivent.
Todo
hoy ministro es Turquía
En
el español cenit,
Donde
el zancarrón se adora
Y
tiene su templo y atril.
Quevedo
(«
Désormais tout ministre est une Turquie/ Au zénith espagnol/ Ou l’on
adore le zancarron,/ avec son temple et son lutrin.
Quevedo
Corruptions
et conclusion
L’élaboration
du « zancarron », de ses significations, de ses dérives et de ses
connexions phonétiques accidentelles invente un objet du savoir en même
temps qu’elle articule une série d’énoncés apparemment anodins dans
leur usage courant. Souligner la richesse du terme, c’est chercher à
dessiner le réseau de significations qui le traverse.
La
demande d’une crème à la mode, les bourdes d’un professeur sénile,
un coup de pied au derrière, ou une dispute sur la pierre philosophale,
toutes ces figures s’exécutent sur la même scène.
Point
de stratégie consciente là-dedans, même lorsqu’on peut distinguer les
traits militants de pures dérivés comiques. Chaque emploi du terme
renvoie, à un moment donné, à une série de désirs et d’aspirations.
Le
Prophète, moteur premier de la dérive sémantique, s’efface en ouvrant
l’éventail des significations. Peut-être certaines acceptions du mot
auraient-elles émergé sans la dimension mahométane, ou peut-être pas.
On a choisi « zancarron » à cause de la rareté des références
illustrant la diversité de ses significations, de la connexion amusante
que le terme opère entre Mahomet et le bétail des montagnes et du fait
que le terme présent dans la littérature du Siecle d'Or est devenu
incompréhensible.
La
méchanceté, 1'ignorance, l'heresie et la misère sont évoquées par un
terme de boucherie. Il est donc logique qu'on veuille frapper avec cet os
l'acheteur qui voudrait en faire un bouillon.
Dans 1'espace «
interclassiste » du « corral de comédies » (théâtre espagnol en
plein air), le dramaturge doit régaler tous les publics. Le zancarron
appartient a un monde ou les reliques ont une efficacité magique au
quotidien. Le zancarron fait converger, par acculturation, tous les
ressentiments antimusulmans. Mais le zancarron c'est aussi une réflexion
sur l'Autre, exclu et présent dans la société du Siècle d'Or.
Parcourant
les trois ages du terme, une fois tendues et pincées toutes les cordes de
ses significations, que reste‑t‑il de proprement « populaire
»? Rien que le mot. Du même coup on s'en prend a I'Islam et au voisin
misérable forcé de se contenter des mauvais morceaux. Le vulgaire rit en
entendant « zancarron » sur la scène, car il évoque la maigre pitance
qua sa pauvre fortune lui permet de s'offrir. Et tous de rire, même si
les balcons (où on situe l’aristocratie) rient du parterre (où on
situe le peuple).
Ce
jeu exemplaire de significations est 1'un des procèdes littéraires du costumbrismo
(littérature du pittoresque), source du roman picaresque. Un geste,
une attitude, un mot ou la façon de le prononcer sont le théâtre sur
lequel la pensée élitaire va se mettre en scène, en inventant de toutes
pièces les objets d'un prétendu imaginaire populaire. L'espace d'un
instant, le rire unit les hommes face a la scène. Rire simple, rire
double : les uns rient du spectacle de la scène, les autres rient aussi
de celui de la salle.
Si
la distinction des sens du « zancarron » a paru laborieuse, c'est sans
doute que nous sommes tombés sur un os sacrément dur. Lope de Vega répond
CALIXTO‑
Más decid :
Qué
piedra es esta
(saca una
piedraJ
para
remediar la vista,
que
me diste por gran fiesta
que
por más que en ella asista
menos veo y mas me cuesta,
MANFREDO‑
Si el mal no se cura y doma,
no
se atribuya al poder,
que
es con la fe que se toma.
CALIXTO
‑ Reliquia debe de ser
del
zancarron de Mahoma;
basta
gue voy viendo menos.
MANFREDODe
su virtud están llenos
los
libros; más es razón
que
aguardéis la operación.
CALIXTO‑
Hacedla en ojos ajenos.
¡Qué
Evangelio de San Juan!
¡Qué
reliquia de San Diego!
sino
un hueso que me dan,
con
que estoy del todo ciego,
de
algun moro ganapán »
(Calixto: Vous
ajoutez: quelle est cette pierre qui rend la vue?/ Vous me l'avez donnée
en grande pompe/ et plus je m’y rapporte, moins j'y vois et plus elle
m’en coûte./ Manfredo : Si le mal ne se cure ni se dompte/ n’en
accusez pas le charme / car c'est par la foi qu'on l'emporte/ Calixto : Ce
doit être une relique / du zancarron de Mahomet puisque je n'y vois
goutte./ Manfredo : De sa vertu les livres sont pleins, et c'est raison
que vous attendiez !'opération./ Calixto : Faites la sur d'autres yeux.
Quel Evangile de saint Jean! / Quelle relique de Saint Diego ! / c'est un
os qu'on me jette, / par lequel je suis bien aveugle / un os de charlatan
moresque !)
Traduit
de l'Espagnol par Jean‑Frédéric Schaub
Je
remercie aussi M. Juan Goytisolo et M. Sami Naïr par la présentation de
cet article.
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